ORTHOREXIE

Se nourrir sainement, c’est l’obsession du moment. Mais cela peut être risqué. Dans « Pourquoi cette peur au ventre », Patrick Denoux, professeur de psychologie, nous met en garde contre un nouveau dérèglement : l’orthorexie.

L’orthorexie – du grec orthos « droit » – est un trouble du comportement alimentaire qui consiste en une obsession de l’alimentation saine. Je vous entends déjà protester : n’est-il pas recommandé de manger aussi sain que possible pour être en parfaite santé et ne jamais mourir ? D’accord, on mourra quand même, mais pourquoi ne serait-ce pas le plus tard possible, et dans une forme olympique ?

L’orthorexique n’est pas anorexique, boulimique ou obèse : ceux-là ont surtout un problème avec la quantité, tandis que lui est obnubilé par la qualité. Pour lui, manger, c’est se soigner, et tout aliment est un alicament. Le goût, le plaisir apparaissent secondaires. Sa recherche de sain l’a conduit à écarter bon nombre d’aliments qu’autrefois il considérait comme savoureux, mais qu’il conçoit désormais comme des poisons. Comment peut-on, dès lors que l’on se respecte, manger des choses gorgées de mauvaises graisses, des trucs poisseux de sucre, des plats en sauce ? Son alimentation épurée a tendance à l’éloigner de sa famille, de ses amis, qui eux continuent de s’empoisonner.

L’orthorexique consacre plusieurs heures par jour à réfléchir à son régime. Écarter les additifs, les conservateurs, les colorants, la malbouffe produite par une industrie agroalimentaire sans âme est le b.a-ba de l’orthorexique débutant. Puis viennent des problèmes plus métaphysiques : le gras est-il diabolique, ou existe-t-il du bon et du mauvais gras ? Le bon gras est bon, mais il fait grossir autant que le mauvais… Que penser des sucres ? Le saccharose et les patates sont diaboliques, mais le pain, même complet, le riz, même basmati, sont eux aussi faits de glucides. Trop blanche, la farine perd ses sels minéraux, si importants, mais aussi ses pesticides, si toxiques. Il faut donc rechercher les boulangers qui utilisent des farines bio, provenant de céréales cultivées dans des champs irrigués par des eaux garanties sans pesticide. Tout se complique…

Et voilà qui déborde gaillardement sur la religion : le corps de l’orthorexique est un temple, le lieu de toutes les adorations. Il est persuadé que tout ira bien s’il parvient à se nourrir idéalement, en préservant sa pureté corporelle sans jamais déroger. Mais à quel saint se vouer ? Les nutritionnistes, haut clergé, et les médecins généralistes et les diététiciens, bas clergé de cette religion de la santé, énoncent des vérités inquiétantes par leur complexité et leur réversibilité. Dès lors, les dogmes rigides des « diétogourous » de tout poil séduisent. Végétarien, végétalien, granivore, crudivore, hygiéniste ou macrobiotiste. L’orthorexique erre, à la recherche du régime idéal.

On aurait tort de prendre les orthorexiques à la légère, car ils ne rigolent pas. Ils sont la manifestation d’un nouveau puritanisme, d’une intolérance aux plaisirs gratuits, aux petites joies simples.

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